Aimer quelqu’un, est-ce tout lui dire ?

Par Emmanuelle Bosvet, conseillère conjugale et familiale à la Maison des Familles de Lyon

La question est souvent traitée dans les magazines féminins, mais les réponses sont décevantes ou carrément navrantes : on se targue d’un « droit » (sorti d’où ?) au jardin secret, on incite au mensonge pour éviter les conflits, on vante la culture du secret qui profiterait à la libido, bref, rien de très inspirant. Rien sur le nécessaire discernement, sur le dialogue en vérité, sur la possibilité d’un jardin secret qui soit autre chose qu’un ramassis de mensonges. Alors comment prendre soin de son couple ?

 

Deux attitudes extrêmes

On peut identifier deux extrêmes dans la relation conjugale, qui sont aussi des écueils : la fusion absolue et le mystère soigneusement entretenu. La première fait de la transparence la garantie d’un amour vrai. Comme si tout se dire était à la fois la preuve et l’assurance d’un véritable amour. Elle tend vers l’hyper communication : chaque parcelle de la vie est racontée, partagée, révélée à son conjoint, qui devient le confident exclusif. Si ce mode de communication est fréquent et normal au début d’une relation, dans la mesure où il correspond à une étape nécessaire à la construction du couple, il n’a cependant pas vocation à durer. Il risque de mener à l’étouffement, et à la perte de désir. Car « le désir se nourrit d’une part de mystère ». Constat qui nous mène à l’autre extrême : provoquer le mystère, cultiver le secret, dans le but d’aiguiser le désir, ou de raviver la flamme. Chacun vit sa vie chacun de son côté, et ne partage pas ses expériences, en présupposant que le manque et le secret entretiennent l’amour. Certains diront que le mystère agit comme le moteur de la libido. Le risque ici est de, vraiment, devenir de parfaits inconnus.

L’autre est une terre sacrée

Dans la tentation de tout se dire, de tout partager, il y a le désir de connaître parfaitement l’autre. Mais « l’autre restera toujours un mystère ». On ne peut jamais connaître entièrement une personne. On ne peut pas dire de son conjoint qu’on « le connaît par cœur », ce n’est pas possible. Parce que l’autre change, évolue, a d’autres désirs, des priorités différentes… En outre, dire que l’on connaît par cœur une personne l’enferme et lui ôte toutes chances d’évoluer.

 

Ne pas tout dire, mais « se dire »

Définir le jardin secret est une chose délicate…. « Je suis loin de tout raconter à mon mari, mais je ne fais rien que je ne puisse lui dire », voilà ce qui pourrait désigner les limites d’un jardin secret. Il ne s’agit pas de cacher ou de mentir, mais de garder pour soi des impressions, des sensations, des désirs ou des souffrances, que l’on est pas prêt à partager, ou qui n’apportent rien à la relation. Le jardin secret est aussi le lieu d’activités personnelles où chacun existe sans l’autre. Si on ne raconte pas tout à son conjoint, ces moments « seul » nourrissent cependant le « nous » parce que « ce que je vis dans mon individualité nourrit la relation de couple ».

Lorsque des patients tergiversent et finissent par poser la question : « dois-je avouer à mon conjoint que je suis tombé amoureux de quelqu’un d’autre ? »…. Mais tout le monde tombe amoureux ! 3 fois, 5 fois, 10 fois dans sa vie ! Tout en étant marié. Tomber amoureux ne se commande pas. En revanche, ce qui est important, c’est ce qu’on en fait. Quant à discerner l’opportunité de le dire ou pas à son conjoint, elle invite à s’interroger sur l’utilité de l’aveu : est-ce que cela apporte quelque chose à la relation ?

Avoir un jardin secret n’empêche pas le dialogue en vérité. Il est vital de « se dire », c’est-à-dire de prendre des moments pour s’ouvrir à l’autre, de dévoiler ses besoins, ses aspirations profondes, ses émotions, ses inquiétudes. Cela dit quelque chose de soi, de vrai, et c’est nécessaire à l’intimité conjugale. A travers la parole, on se rapproche du mystère de l’autre, on prend conscience de ses souhaits, on découvre des parcelles de son jardin secret. Le dialogue fait germer un espace d’intimité conjugale, et enrichit la relation. « Se dire » fait vivre notre lien conjugal, fait que notre couple est vivant !

Lorsqu’on se tait volontairement, mensonge ou jardin secret ?

Il arrive que l’on se taise volontairement, parce que la vérité est trop dure à dire ou parce qu’on ne veut pas faire de vague. Cela peut aller de la rayure sur la nouvelle voiture de son mari, à une relation extra-conjugale, en passant par de l’argent de poche donné à son enfant contre l’avis de sa mère. Dans ce cas, il est bon de prendre acte de son envie de dissimuler et de s’interroger sur le sens profond de cette réticence. En quoi cette révélation remettrait-elle en cause l’ordre établi ? Quels sont mes freins pour dire ? Par exemple, une jeune femme qui achète une robe à un prix faramineux, et qui cache cette « folie » à son mari. Elle a la sensation de transgresser une règle. Cette dissimulation met en fait le doigt sur un malentendu au sein du couple : madame trouve monsieur un peu raide dans sa manière de dépenser, or elle a besoin de fantaisie et d’improvisation. Une simple discussion peut faire évoluer les règles. La parole, le dialogue, l’expression de ses désirs et de ses insatisfactions permettent de faire des ajustements, et d’éviter ainsi le mensonge et la dissimulation source de bien des incompréhensions dans le couple !

Emmanuelle Bosvet

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